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July 27, 2020

Nos choix de placements peuvent accélérer les changements exigés par l’urgence climatique. Heureusement, les institutions financières développent des produits plus amicaux pour la planète. La finance durable s’impose comme nouvelle norme.

Les entreprises qui composent les grands indices boursiers génèrent des gaz à effet de serre (GES) cadrant avec un réchauffement climatique de 3,5 à 5 degrés. L’indice du marché canadien TSX60, où le secteur pétrolier est fortement représenté, correspond à un scénario de 4,6 degrés, estime Mirova, filiale de la banque d’investissement Natixis.

Que faire alors ? Le réflexe de larguer les actions des pétrolières réussit davantage à nous donner bonne conscience qu’à réduire les GES. Désinvestir, comme plusieurs le proposent, refile le problème à d’autres. Le défi climatique appelle des solutions plus fines.

Au Canada, l’industrie du pétrole et du gaz est responsable de 26 % des GES. Un portefeuille sans pétrolière ferait donc fi des trois quarts des émissions attribuables au reste de l’économie, dont beaucoup sont liées à l’usage des combustibles fossiles !(1)

Même dans une économie conforme aux cibles de réchauffement de 1,5 à 2 degrés de l’Accord de Paris, il restera encore une place – moins grande – au pétrole et au gaz. Et pour devenir moins polluante, cette industrie aura besoin de capitaux pour financer sa coûteuse conversion technologique.

L’approche souhaitable intègre le climat à la gestion de l’ensemble du portefeuille, dans toutes les classes d’actifs.

Elle considère tant les conséquences négatives que positives des changements climatiques, tant les risques pour la résilience des entreprises que les occasions d’investissements considérables requis pour la transition vers une économie sobre en carbone.

Dans la sélection des titres, elle pénalisera les entreprises contribuant fortement aux risques climatiques, ou s’y préparant mal, pour miser davantage sur celles qui saisissent les nouvelles occasions d’affaires dans les technologies vertes. Au final, le portefeuille sera plus ou moins décarbonisé.

Toutefois, pour faire le tri, les gestionnaires ont besoin de données crédibles et comparables pour toutes les entreprises, partout dans le monde. Voilà un immense chantier auquel s’attaquent en ordre dispersé un trop grand nombre d’initiatives.

Parmi les plus sérieuses, mentionnons les recommandations sur la divulgation du Groupe de travail sur l’information financière relative aux changements climatiques, mieux connu sous son acronyme anglais TCFD, lancé par l’ancien gouverneur de la Banque du Canada Mark Carney, aujourd’hui envoyé spécial des Nations unies pour l’action climatique et la finance. Citons également les normes comptables du Sustainable Accounting Standard Board, initié par Michael Bloomberg, propriétaire de l’agence d’information financière du même nom.

Les cadres de divulgation des risques climatiques et d’engagement de réduction de l’empreinte carbone restent volontaires. Certains sont fortement suggérés, voire exigés par les grands investisseurs institutionnels, qui dans leurs décisions tiennent compte des facteurs ESG (l’environnement, mais aussi le social et la gouvernance) dans la sélection des actions et des obligations. À terme émergera un modèle dominant, ou à défaut, imposé par les autorités publiques.

UNE RÉVOLUTION EN FINANCE

On estime que moins de 1 % des actifs financiers dans le monde sont présentement investis en tenant compte des critères ESG.(2) Nous sommes donc à l’aube de cette révolution en finance. Les nouvelles pratiques ne sont pas encore achevées et on déplore l’écoblanchiment de certains gestionnaires, qui peignent en vert leur vieille jument pour la mettre au goût du jour.

Malgré ces problèmes de jeunesse de la finance durable, l’industrie prend le virage au sérieux, non seulement pour répondre aux exigences d’une clientèle plus sensible aux enjeux environnementaux, sociétaux et de gouvernance, mais parce qu’elle juge les portefeuilles ESG moins risqués et probablement plus performants à long terme que les stratégies traditionnelles.

BlackRock, le plus grand gestionnaire au monde, cible trois canaux motivant la rentabilité accrue des portefeuilles ESG : la rentabilité, les risques et les flux de capitaux.

Les entreprises qui investissent pour renforcer leur résilience et saisir les nouvelles occasions d’affaires sont généralement profitables. Leurs efforts renforceront cette rentabilité dans l’avenir.

A contrario, celles qui investissent peu dans leur durabilité seront plus exposées aux risques systémiques posés par le réchauffement climatique ou par d’autres chocs telle la pandémie.

Surtout, déjà en croissance rapide – et encore plus depuis la pandémie –, les actifs ESG seront soutenus durant plusieurs années par une forte vague de capitaux vers ces stratégies, valorisant les entreprises durables et pénalisant celles qui ne le sont pas.

Le signal est clair : pour maintenir leur accès aux marchés des capitaux, les entreprises doivent changer. Message entendu, Shell et BP viennent de radier une partie importante de leurs réserves de pétrole et PB s’est engagée à devenir carboneutre d’ici 2050.

Cela dit, gardons en perspective les outils économiques les plus efficaces pour lutter contre le réchauffement climatique. La stratégie centrale demeure l’imposition par le gouvernement d’un prix nettement plus élevé pour la pollution par le carbone, afin de modifier les comportements des entreprises et des individus. Cela comprend une essence plus chère pour encourager les transports en commun et l’achat de voitures frugales.

La finance durable sera un complément essentiel. La Caisse de dépôt et placement du Québec, qui gère notre épargne collective, est bien engagée dans cette voie. Les individus ont maintenant accès à une centaine de fonds communs de placement ESG, sans compter un nombre croissant de fonds négociés en Bourse visant les mêmes objectifs, avec des frais de gestion plus bas.

Il est temps de revoir nos placements.

1- Nuance : les entreprises cotées en Bourse ne sont pas parfaitement représentatives de l’économie canadienne.

2- BlackRock évalue à près de 1 billion US l’actif des fonds dédiés ESG. Les 2750 investisseurs institutionnels qui ont signé les Principles for Responsible Investissement (PRI) des Nations unies gèrent des actifs dépassant les 23 billions US, mais comme il s’agit d’une déclaration d’intention d’appliquer graduellement les critères ESG, on ne peut présumer que c’est le cas pour la totalité de ces actifs.

La Presse 

MIVILLE TREMBLAY, SENIOR FELLOW, INSTITUT CD HOWE, ET FELLOW INVITÉ, CIRANO