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May 3, 2021

La KitKat deviendra carboneutre d’ici 2025, promet Nestlé. Mais on espère bien plus qu’une opération de marketing de la surenchère des cibles de réduction des gaz à effet de serre, à laquelle participent les gouvernements, les financiers et les entreprises, dans leur longue course pour le climat.

Au sommet que le président Biden a tenu le Jour de la Terre, il s’est engagé à réduire les émissions de GES des États-Unis de 50 à 52 % d’ici 2030. Le premier ministre Trudeau a promis une baisse allant de 40 à 45 %, le Japon, de 46 %, l’Union européenne, de 55 % et le Royaume-Uni, de 68 %.

Bien qu’impressionnants, ces chiffres ne sont pas comparables, car les années de base pour mesurer l’effort s’étalent de 1990 à 2013. De même, les sources utilisées pour produire l’électricité, ainsi que les structures industrielles varient considérablement d’un pays à l’autre. Qu’importe, saluons la volonté d’accélérer la cadence.

Il s’agissait d’une répétition générale avant la COP26, la grande conférence climatique de Glasgow, qui en novembre doit relancer les efforts pour atteindre la cible de l’accord de Paris : limiter le réchauffement planétaire à 1,5 °C.

Selon les scientifiques, pour espérer atteindre cet objectif, il faudra une réduction mondiale des GES d’au moins 45 % d’ici 10 ans et atteindre la carboneutralité d’ici 2050. On a des crampes juste à penser à ce marathon de 30 ans.

Cette course de fond pour le climat est aussi une course de fonds, avec un « s », car on estime que les investissements requis seront de l’ordre de 1000 à 2000 milliards de dollars américains par an, pendant 30 ans.

Financer la transition sera particulièrement important pour le Canada, dont l’économie repose encore en bonne partie sur les ressources naturelles, notamment ses hydrocarbures.

La veille du sommet de Biden, Mark Carney, envoyé spécial des Nations unies pour l’action climatique et la finance, a lancé la Glasgow Financial Alliance for Net Zero (GFANZ), qui rassemble 160 institutions aux actifs supérieurs à 70 000 milliards de dollars américains, toutes engagées vers la carboneutralité d’ici 2050.

L’adhésion à la GFANZ passe par des alliances Net Zero particulières pour les investisseurs, les gestionnaires de fonds, les banques et bientôt les assureurs. L’objectif n’est pas de simplement éliminer les GES émis par ces institutions, somme toute limités, mais de faire en sorte que tous leurs investissements et prêts aux entreprises constituent des portefeuilles carboneutres. Ce faisant, elles débloqueront les fonds nécessaires au financement de la grande conversion de l’économie mondiale.

L’initiative vise également à développer des outils pour aider les PME, les consommateurs et les investisseurs individuels à prendre de meilleures décisions menant à la réduction de leur empreinte carbone et à parer les risques climatiques.

Pour éviter que tout cela ne soit que vœux pieux, les institutions participantes doivent établir des cibles intermédiaires pour 2030, suivre des lignes directrices fondées sur la science et, chaque année, rendre compte de leurs progrès de manière transparente.

Un premier enjeu sera d’éviter le flou qui entoure les objectifs fixés par certains pays en utilisant des mesures de performance rigoureuses et vérifiées par des audits indépendants.

La méthodologie est encore en évolution et les institutions s’engagent à collaborer au développement des meilleures pratiques. Mais il faudra aussi formaliser et normaliser le tout, une tâche à laquelle s’attaquera le International Sustainability Standard Board, dont la création sera aussi annoncée à Glasgow.

Un second enjeu est celui des « puits de carbone » pour absorber les émissions résiduelles de GES, celles que les changements de comportements et la technologie ne parviendront pas à éliminer complètement. Pourra-t-on vraiment les compenser en plantant des arbres ? Ou en capturant le carbone présent dans l’atmosphère, puis en le stockant profondément dans le sol ? Certains scientifiques sont sceptiques et craignent que ces solutions qualifiées d’illusoires ne retardent les décisions difficiles.

Dans la lutte contre les changements climatiques, on constate une importante différence de philosophie entre les États-Unis et l’Europe.

Les Américains misent surtout sur leur grande capacité à inventer de nouvelles technologies pour résoudre le problème des émissions, sans trop faire de sacrifices.

La Bourse du carbone qui lie le Québec à la Californie est une affaire régionale. Imposer un prix sur le carbone reste un tabou politique.

L’Europe investit en recherche et développement, mais compte également sur la réglementation et la tarification du carbone pour changer les comportements, voire le mode de vie, et rendre les nouvelles technologies concurrentielles, même plus chères.

À ce chapitre, le Canada se situe entre les deux, comme c’est souvent le cas. Il impose une tarification sur le carbone comme en Europe, mais soutient encore la production des hydrocarbures par une fiscalité avantageuse, des subventions déguisées comme aux États-Unis.

Dans son récent budget, le gouvernement fédéral alloue 8,5 milliards de dollars sur cinq ans à 43 programmes environnementaux, dont le fonds Accélérateur net zéro dédié à des projets de décarbonisation chez les grands émetteurs.

Comme en Europe, il veut faire adopter une loi enchâssant l’objectif de carboneutralité d’ici 2050, l’obligeant à fixer des cibles intermédiaires et à rendre compte des progrès réalisés. Les conservateurs en retardent le vote au Parlement.

Reste aussi aux autorités en valeurs mobilières à imposer la divulgation de l’empreinte carbone des grandes sociétés cotées en Bourse. Le tiers de celles qui composent l’indice S&P/TSX Composite n’en disent mot et seuls le tiers le font de manière rigoureuse.

Les promesses, c’est bien. Obliger, c’est mieux. Vérifier, c’est indispensable.

La Presse 

MIVILLE TREMBLAY, SENIOR FELLOW À L'INSTITUT C.D. HOWE, FELLOW INVITÉ AU CENTRE INTERUNIVERSITAIRE DE RECHERCHE EN ANALYSE DES ORGANISATIONS