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L’urgence n’est pas que médicale. Les gouvernements multiplient les mesures radicales pour stopper – coûte que coûte – l’hémorragie économique.

Les gouvernements devaient mettre de grands pans de l’économie sur pause pour freiner la pandémie. Mais depuis, les revenus se tarissent. Sans une importante transfusion d’argent, des entreprises feront faillite, des familles vivront des drames.

D’abord stabiliser le patient. Si on veut que l’économie reprenne après la pandémie, il faudra bien sûr que les entreprises survivent. L’enjeu à court terme : limiter le plus possible la destruction des capacités de production de l’économie. On s’occupera plus tard de relancer la demande.

Dans ses conseils aux gouvernements, le Fonds monétaire international (FMI) distingue d’ailleurs les « politiques de temps de guerre », qui devraient durer au moins un ou deux trimestres, pour limiter les dégâts, puis la phase « d’après-guerre », pour stimuler la reprise.

L’Institut CD Howe, plus influent think tank canadien, a mis sur pied des groupes de travail constitués d’universitaires, de gens d’affaires et d’anciens ministres et hauts fonctionnaires pour suggérer des mesures très semblables à celles du FMI.

Leur grand message aux gouvernements : foncez pleins gaz, car c’est plus risqué de ne pas en faire assez que d’en faire trop ! Ne cherchez pas la perfection, mais la simplicité et la rapidité d’exécution.

Ottawa a compris et ses politiques pourraient entraîner un déficit frisant les 200 milliards de dollars, estime la Banque Royale. 

Sans compter les provinces, l’ensemble des mesures fédérales, dépenses, prêts sans intérêt et garanties de prêts équivaudrait à environ 10 % du PIB, un effort de même ampleur que dans d’autres pays développés.

C’est aussi beaucoup plus que durant la récession de 2008-2009, période où, selon le FMI, l’effort budgétaire a représenté 2 % du PIB des pays du G20. Il faut dire que la dernière fois, ce sont les banques centrales qui ont abattu le gros du travail et que celles-ci n’ont plus beaucoup de munitions.

De fait, on ne sait pas vraiment ce que va coûter la guerre au COVID-19, car la durée de la pandémie est incertaine avec ses risques de rebonds. La reprise des activités pourrait être en dents de scie. Il y aura certainement des erreurs et du gaspillage, mais ce n’est pas le moment de tirer sur l’ambulance.

Le gouvernement du Québec bataille principalement sur le front médical et sanitaire. Le fédéral, qui dispose d’une solide marge de manœuvre en vertu d’un ratio d’endettement relativement bas, mène le combat sur le front économique, en pompant de l’argent par divers canaux.

Pour éviter que les mesures ne s’enlisent dans la bureaucratie, on a limité aux chômeurs admissibles le rôle de l’assurance-emploi. La nouvelle Prestation canadienne d’urgence (PCU) versera 500 $ par semaine, quatre mois durant, aux personnes qui encaissent une baisse importante de revenus. Elle sera administrée par Revenu Canada, une machine habituée à traiter simultanément un très grand nombre de dossiers.

Les experts conseillent d’utiliser principalement le réseau bancaire pour acheminer l’aide aux entreprises, surtout aux PME, car c’est généralement le directeur de compte qui connaît le mieux son client. La banque peut rapidement avancer les fonds ou accorder les prêts garantis par le gouvernement. La Banque de développement du Canada (BDC), Exportation et développement Canada (EDC), Investissement Québec et la Caisse de dépôt et placement travaillent de concert avec les banques, apportant un précieux complément.

La subvention de 75 % des salaires pour toutes les entreprises qui subissent une baisse de revenus d’au moins 30 % est conçue dans le même esprit. Utiliser le canal de la paye pour assurer un revenu aux travailleurs qui autrement perdraient leur emploi. Pour l’entreprise, qui sera remboursée par Revenu Canada, cette approche préserve le lien d’emploi et facilitera une reprise plus rapide des activités le temps venu.

Les critères d’octroi de ces mesures temporaires sont peu contraignants et comportent donc un risque de fraude. Le premier ministre Trudeau enjoint les entreprises et les individus à l’honnêteté. Faire confiance, oui, mais avis aux tricheurs : on vérifiera une fois la tempête passée.

Certaines grandes entreprises en péril, on pense aux transporteurs aériens et à l’industrie pétrolière, auront besoin non seulement de prêts garantis, mais aussi d’une injection de capital-actions, comme on l’a fait pour GM et Chrysler durant la dernière crise financière.

Avec un peu de chance, ces actions pourront être revendues à profit dans quelques années. Mais il faudra que ces opérations d’exception soient conditionnelles à des planchers d’emploi et à des limites sur la rémunération des dirigeants, le versement de dividendes et le rachat d’actions.

Pour financer toutes ces mesures, les gouvernements devront émettre sur les marchés des montants records d’obligations, ce qui pourrait exercer une pression à la hausse sur les taux d’intérêt. Pour contrer ce risque, la Banque du Canada a annoncé des rachats d’obligations du gouvernement fédéral à raison d’au moins 5 milliards de dollars par semaine. Elle a également lancé un programme semblable pour les bons du Trésor émis par les provinces.

Pour la première fois, notre banque centrale s’engage ainsi dans ce qu’il est convenu d’appeler un assouplissement quantitatif, que les autres banques centrales ont beaucoup pratiqué durant la crise financière. La Banque a aussi déployé tout un arsenal de mesures pour injecter un maximum de liquidité dans le système financier, tandis que les régulateurs ont assoupli des contraintes imposées aux banques commerciales.

La dette publique sera élevée au sortir de cette guerre, mais les banques centrales maintiendront les taux d’intérêts bas fort longtemps. Toutefois, il sera critique de mettre fin dès que possible aux coûteuses mesures d’urgence. Il ne faut pas que l’économie reste accrochée à la morphine administrée à fortes doses.

Le choc que subit l’économie est sans précédent, dans sa nature comme dans son ampleur. Heureusement, les mesures rapidement mises en place le sont tout autant et les gouvernements rectifient le tir au fur et à mesure.

Bien sûr, on ne pourra pas éviter toutes les faillites et le chômage va grimper. Mais grâce à l’effort commun et avec un peu de chance, « ça va bien aller », pour reprendre le leitmotiv d’espoir du premier ministre Legault.

La Presse 

MIVILLE TREMBLAY, SENIOR FELLOW, INSTITUT CD HOWE, ET FELLOW INVITÉ, CIRANO